Préface, Henry Poulaille 

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PRÉFACE

(de Henry Poulaille)

In Ferreira de Castro. Les Brebis du Seigneur (traduit du  portugais, A Lã e a Neve, par Louise  Delapierre; Préface de Henry Poulaille). Paris: Pierre Horay, 1950.

Ferreira de Castro n'est pas l'homme de lettres du type courant. Il n'est pas né avec des rentes, un bureau devant lui, des rayons de bibliothèque garnis et une plume à la main. Il eut au contraire des débuts difficiles plus qu'aucun autre. Orphelin de père, il fut, à l'âge de douze ans, embarqué sur un bateau d'émigrants partant à destination du Brésil, où un soi-disant protecteur l'attendait. Il fit le voyage au milieu de ces émigrants relégués à fond de cale. Arrivé devant son protecteur, celui-ci l'expédia avec eux dans les chantiers d'extraction du caoutchouc en pleine forêt vierge de l'Amazone. Durant trois ans, il vécut en forêt, au milieu des pires exactions, des plus pénibles promiscuités et des plus terribles risques; dans la plus absolue solitude d'âme qu'il meublait tant bien que mal en lisant tout ce qui lui tombait sous la main.

Les trois années passées là-bas, furent cruelles, infernales et par surcroît, elles devaient le doter d'une maladie hépatique incurable qui le fait Végéter plutôt que vivre. Par contre on leur doit plusieurs chefs-d'œuvre dont Forêt Vierge et Émigrants.

Ayant pu s'échapper des sortilèges de la Selva et de ses embûches, il connut alors, mais en homme relativement libre et non plus en esclave, les vagabondages sans pain, les nuits sans gîte dans le Brésil immense. Il échoua en Guyane française au hasard d'une tâche acceptée sur un cargo. Durant des ans, sa vie s'écoula ainsi en des marches vers l'évasion au cours desquelles il emmagasinait impressions et sensations. Il rêvait d'écrire. Un jour son rêve se réalisa, il eut la chance d'obtenir une collaboration à un journal de jeunes gens à Belém.

S* étant fixé au Brésil, il y fonda une feuille périodique où il fit ses véritables premières armes, étant chez lui et son maître.

Ce furent encore des années de piétinement, et la nostalgie de la terre natale l'empoignait. Rêveur, devant le clair de lune amazonien, il se disait étant enfant encore : « Cette lune est aussi chez nous, au pays. » N'en pouvant plus, il retourna au Portugal. Là, auprès des siens, il dut reprendre le collier du journalisme, il dut se plier aux reportages. Mais écrire, pour lui, ce n'était pas « vivre de sa plume », mais s'exprimer. Le journalisme n'apportait que le moyen de vivre et non pas une raison de vivre. Le jeune écrivain avait conscience d'avoir à dire quelque chose que nul n'avait dit, ni pu dire. Il essaya de s'éditer lui-même, n'ayant pu intéresser d'éditeur. Et page par page, il se fit imprimer, payant ce travail au fur et à mesure qu'il avait l'argent disponible. Le livre vit le jour mais ne fit pas une large percée. Le premier succès lui vint avec Chair avide qui fit scandale. On prit alors en considération le jeune auteur aux vues non conformistes et les livres qui suivirent lui valant, année par année, une plus large audience, il compta parmi les célébrités nationales.

La publication d'Émigrants porta son nom hors des frontières. Avec ce roman s'ouvrait la série des grandes œuvres qui devaient l'imposer tout à fait : La Tempête, Éternité, Forêt Vierge, Terre Froide.

Grand voyageur, Ferreira de Castro ayant publié des relations de voyages sous le titre Petits Mondes s'avisa que le monde entier était à voir. Réalisant ses économies, se faisant avancer de l'argent sur ses droits à venir, il partit avec sa femme pour un tour du monde effectif. Ils traversèrent l'Europe, l'Afrique, l'Océanie, l'Amérique et ce fut au Japon en 1939 que les menaces de guerre l'inquiétant, ils revinrent au Portugal. Ferreira rapportait de son périple de plusieurs années une multitude de notes, de documents, des milliers de photographies et des cailloux, des sachets de terre de tous les continents. Il élabora alors son ouvrage Volte ao Mondo [sic] (1) gui parut d'abord en fascicules illustrés. Le succès fut tel qu'une édition reliée était entreprise dont la vente fut si forte qu'elle dépassa très largement toutes les dépenses et les emprunts, au point qu'elle faillit rendre Ferreira millionnaire. Mais, les kracks et dévaluations qui suivirent lui évitèrent le tracas de se sentir riche. Un autre en eût été démonté. Lui s'en amusa. L'argent ne l'intéresse pas. Que demander de plus que ce qu'il a, assure-t-il. Une vente assurée. La vie aisée pour sa femme et sa fillette. De l'argent de poche pour voyager de temps en temps, acheter les médicaments dont il a besoin, faire quelques dons anonymes avec des astuces de prestidigitateur. Cela n'est-il pas suffisant? Ferreira est un sage à qui la misère a appris la bonté.

L'œuvre chez lui, mieux que chez tout autre écrivain, reflète l'homme. On sent à travers ses livres sa sensibilité à fleur de nerfs, son sens de l'humain car malgré qu'il aimât mieux l'arbre que l'homme, il garde une confiance inébranlable en l'humanité au nom de quelques êtres vraiment hommes qu'il eut, dit-il, le bonheur de rencontrer.

 

 

Ne connaissant pas le portugais qui est une très belle langue, d'une richesse plus grande peut-être que la nôtre, je me bornerai à quelques notes sur les œuvres de Ferreira de Castro, qui ont été traduites chez nous.

D'abord Forêt Vierge, témoignage d'un rescapé et qui est l'une des fresques les plus émouvantes que la littérature nous ait donnée.

« A mon avis, écrivait Blaise Cendrars qui en fit la traduction, ce qui fait l'immense succès de A Selva, c'est sa profonde humanité, sa véracité, les détails vécus qu'il rapporte, ses observations, ses notations aiguës et dépouillées sur la vie des pauvres « seringueiros » (les extracteurs du caoutchouc), une absence totale de commentaires qui laisse agir le fait directement sur le lecteur et une fidélité de paroles si scrupuleuse dans les propos, que le moindre dialogue entre ces gens de couleur, simples et primitifs, perdus au fin fond des bois, émeut, touche le cœur, est entendu. »

Ces lignes de Cendrars peuvent s'appliquer à tous les livres de Ferreira de Castro. Il n'y a aucun artifice livresque chez lui et le seul souci de l'humain est présent, mais sans aucune discontinuité. Et cela est plus rare qu'on ne le croit.

Qu'il nous décrive un drame rustique dans un cadre falot d'un hameau perdu (Terre Froide) ou l'odyssée d'un émigrant gâchant sa vie (Émigrants), ou la vie des bergers et l'existence ouvrière pénible du Portugal (Les Brebis du Seigneur), ses romans sont tous pris en pleine chair vivante et les fruits amers, mais non aigres, d'expérience personnelle ont un accent d'authenticité indubitable. C'est la psychologie de l'home primitive du peuple que le romancier s'attache à exprimer et jamais plume ne fut plus autorisée que la sienne, si riche d'avoir côtoyé en pauvre toute la misère de l'homme. Qu'il décrive la vie intérieure de la forêt, le travail aux plantations, le train-train journalier d'obscurs héros plies sous la fatalité et la superstition, la hantise du pays natal chez l'exilé, l'animation d'une rue en effervescence, les promiscuités dans les cales d'un bateau lourd de bétail humain, ou le labeur dans une filature, l'existence inconnue des bergers, l'écrivain ne se laisse jamais aller à faire de la littérature inutile. Cela n'empêche pas que chez lui le peintre, le poète soient présents à chaque ligne, mais dans une fusion si intime, avec une telle délicatesse de touche, même quand la couleur est crue et violente, et que le pathétique du réalisme atteint au summum, que l'on est subjugué par la sûreté de main et la maîtrise de soi du romancier.

Ramuz réclamait la soumission de l'artiste à l'authenticité. Ferreira de Castro a toujours tendu vers cette même recherche de l'authenticité. Ramuz est mort mais son œuvre reste. Avec Ferreira la leçon se poursuit et c'est une grande joie de voir, en face de là littérature de jeu qui sévit plus que jamais, qu'avec un Ferreira de Castro la littérature vivante n'abaisse pas pavillon.

Nul auteur au monde n'a un art plus dépouillé, nul n'atteint son extrême richesse psychologique. Dans Forêt Vierge, c'est l’épopée la plus sombre et en même temps la plus vibrante de lumière; pourtant, il n'insiste pas et fait fi des sujets à sensation; par exemple, il groupera en dix pages tout ce qui touche à la faune, un autre nous eût présenté des serpents à toutes les pages. Il lui suffit de quelques lignes pour nous montrer les Japonais, venus pour cultiver le manioc afin de remplacer l'exploitation déficitaire de « l’or noir ». C'est ainsi qu'on appelait le caoutchouc aux heures de son apogée.

Ferreira de Castro ne se laisse aller à nulle facilité. Pas de gros plan, pas de tirades. Des faits, des vues, des aperçus et toute la vie de la colonie est exposée dans sa vérité. Toute la forêt vibre de ses cris, de ses bruits, dans ses cadres fantasmagoriques des crues et décrues de l’Amazone et tout ce que les conditions amenées par elles entraînent sur ces hommes damnés qui le peuplent involontairement, pris dans le piège et qui, victimes d'un mirage, y crèveront de misère, ou assommés par les Indiens, ou tués par les bêtes ou les plantes, ne pouvant quitter leur géhenne, attachés qu'ils sont par les dettes contractées pour le voyage, le prix de leur équipement et de la nourriture.

On a appelé la Forêt Vierge, l'enfer vert, c'est en effet l'enfer que retracent les cycles des quinze chapitres du roman de Ferreira de Castro. Un autre enfer que celui du Dante oh les condamnés ne sont pas placés là pour leurs fautes commises, mais par la malchance et la misère qu'ils avaient cru quitter dans l'espoir de s'en libérer, en travaillant quelque temps en forçats.

Emigrants nous expose comment on achemine ces forçats vers le mirage.

Ferreira nous montre un de ces humbles paysans Manoël, de Bouça, qui, hanté par le besoin d'un sort meilleur, cède aux tentations de l'émigration. Manoël quitte sa maison, les siens. Il a l'espoir de revenir riche et il part au milieu de centaines de ses pareils vers le Brésil, sur un bateau où ils sont parqués comme du bétail.

Dès l'arrivée au pays de Cocagne la déception les attend. On la suivra à travers les déboires de Manoël. Il obtient péniblement du travail dans une plantation de café dans l'état de Sao Paulo, d'où bien des années plus tard, une chance survenue au cours de la révolution du général Isidoro lui permettra, ayant dévalisé une victime, de s'enfuir. Revenu chez lui, il est plus misérable que devant, car celui qui l'a entraîné, lui avait volé sa maison. Mais nous ne résumerons pas cette histoire, très riche en épisodes attachants. On est avec Ferreira de Castro non dans une espèce de film, mais avec Manoël et avec la foule de ses camarades de toutes langues et de tous lieux, dans le drame de leur détresse. C’est dans un style direct sur des observations directes et d'après des situations que l'on sent vécues par l’écrivain, la vie des émigrants et à travers elle, le problème de l'émigration, mais plus encore la mise en lumière des causes de cette émigration, qui est une des tares les plus graves de la civilisation moderne. Ferreira de Castro s'en prend moins aux pays d'outre-Atlantique qui reçoivent ces malheureux qu'aux pays d'Europe qui les mettent dan* une situation telle que partir leur semble la seule issue. Ferreira marque ici l’accent où il faut -et ce n'est pas une thèse, mais des faits qu'il expose quand il écrit :

Ces hommes s'en vont à l'aventure parce qu'ils ont, faute de pain, ou parce qu'ils sont convaincus que dans le monde où ils vivent, seul celui qui détient l'or a droit aux sourires de la vie. En ces circonstances particulières, ils sont de plus trompés par d'autres hommes qui les exploitent dans leur pays même en leur faisant croire que tels qu'ils sont, rustres et analphabètes, ils trouveront, en s'expatriant, de fabuleuses richesses. Alors, ils partent, fascinés par le mirage. « S'il fallait rechercher des coupables, déclare Ferreira de Castro, c'est l'Europe qu'il faudrait inculper tout d'abord. »

II est des livres qui sont des actes. Émigrants est un de ceux-là, avocat» de causes cachées qu'on ne pensait pas décelables. En général, ils portent, même si l’on veut en gêner la marche. Le succès mondial d'Émigrants a pu mettre la plaie à jour.

Terre Froide est un roman portugais. Terre Froide c'est l’humble vie d'un hameau dans la montagne, dans le pays aride où est né Fauteur. Un drame, tout simple, y est décrit dans sa sombre rusticité. Et c'est l’occasion pour l’écrivain d'une suite de scènes d'un réalisme d'une singulière richesse psychologique. Ferreira de Castro nous y campe des êtres primitifs dans une nature sauvage, restée comme aux premiers temps du monde. Ames et paysages sont saisis sur le vif dans leur intégrité.

Que fauteur nous peigne des fonds ou des scènes familiales, qu'il restitue telle survivance archaïque ou nous mette en pleine tragédie brute, c'est toujours sans concession. Nul mieux que lui ne sait s'abstenir du grossissement de la note sentimentale qui plairait. Sur ce point, Terre Froide est d'un métier extraordinaire. Terre Froide est le type parfait du roman d'atmosphère.

 

 

Œuvre d'atmosphère encore, Les Brebis du Seigneur. C'est encore des décors du Portugal d'aujourd'hui qui forment le fond de cette fresque. C'est le drame du peuple portugais que l'écrivain nous y expose. C'est la psychologie du prolétaire de là-bas, imaginatif rêveur, patient et résigné finalement, mais gardant cependant la flamme d'espoir, cachée sous les cendres. Nous ne voulons point résumer ici l'histoire d'Horacio, le berger qui se fera ouvrier croyant pouvoir se créer un foyer sain à l'image de ceux entrevus à la ville, lors de son temps de service militaire et qui en définitive aura échangé sa misère de pâtre, pour la misère du prolétaire des grandes cités.

En tant que roman, Les Brebis du Seigneur sont peut-être le plus romanesquement conduit que Ferreira nous ait offert. H y a une progression dramatique soutenue; ce que les confrères appellent le métier. D'aucuns ont fait la fine bouche, à propos de Forêt Vierge, d'Émigrants et de Terre Froide. Ces livres étaient plus des documentaires que des romans. Ce qui est une manière de dire que le vivant est au-dessous du littéraire ; conception bien conformiste et qui est heureusement, en voie de s'éculer.

Nous constatons simplement que techniquement Les Brebis du Seigneur ressemblent plus au roman du type admis, que ne leur ressemblaient les autres. Nous n'y voyons là qu'une preuve nouvelle que Ferreira est un auteur en perpétuel renouvellement, et nous en sommes contents. Mais ce qui nous intéresse en ce livre c'est moins sa composition que son contenu. Et pour ce qui est de la matière de ce livre, nous y voyons qu'elle n'a pas changé. A travers la petite anecdote sentimentale d'Horacio et d'Idalina, c'est le grand problème de la misère du peuple. C'est la vie populaire exposée en deux parties qui comme les volets du diptyque se complètent. La face pastorale, la face industrielle. Et si des incidents dramatiques y apportent quelque romanesque, si des pages comme celles de l'errance des deux hommes perdus dans le brouillard atteignent à une extraordinaire intensité, c'est encore le côté qu'on dira peut-être documentaire, et qui est l'expression de la vie même, qui domine. C'est le travail des bergers aux pâturages, la montée à l'alpage, les soins aux bêtes, la solitude qui nous y sont dites dans la première partie. Et c'est autre chose que les bergeries de Giono. Dans la seconde partie, plus rude, c'est le travail à la filature, c'est la vie ouvrière dans ses aspirations, dans ses luttes, la grève, l'échauffourée, la fin de tels travailleurs à l'hospice, la conduite de tel autre à sa dernière demeure et tous les actes du travail. Est-ce que quelqu'un avait jamais décrit l'activité d'une filature comme Ferreira?

L'histoire d'Horacio et d'Idalina qui se déroule est un prétexte à cette fresque. Si le prétexte fait mieux apprécier l'ensemble, réjouissons-nous. On a dit au Portugal et au Brésil que Les Brebis du Seigneur étaient le chef-d'œuvre de Ferreira de Castro.

C'est en effet un chef-d'œuvre.

 

 

Je voudrais maintenant parler de l'homme, qui est au même titre que son œuvre, exceptionnel. Je le connais depuis vingt ans bientôt et durant un mois passé à ses côtés au Portugal, en août dernier, ai pu le voir dans l'au jour le jour de sa vie. Malheureusement, je devrai taire vingt choses que je désirerais dire, dont certaines seraient des leçons de haut intérêt. On juge d'ordinaire les hommes sur ce qu'ils donnent. On n'a, il est vrai, que peu d'occasions de les juger sur ce qu'ils refusent. Ferreira de Castro est un des rares hommes qui sachent refuser. Vous connaissez beaucoup d'hommes qui disent non à la gloire, à l'argent, aux plus grandes consécrations? Quand je pense à ces gens « affranchis » et qui posent aux libérateurs d'autrui, en prophètes, qui vous écrivent pour vous demander : « On m'offre la légion d'honneur. Est-ce que je dois accepter? » Et ils sont contents, bien entendu ! Et tous ces coureurs de Prix littéraires, ces assoiffés de petite gloriole!

Ferreira de Castro est d'une autre pâte que ces gens. Sous des dehors calmes c'est l’intransigeance faite homme, mais cette intransigeance il ne l'applique qu'à lui-même. Pour les autres, il est plein de mansuétude, il sait à quoi s'en tenir sur les hommes, mais trouve toujours à les excuser. La bonté c'est le seul défaut que je lui connaisse.

Il ne se soucie ni de l'argent, ni de la gloire, ni de l'immortalité, ni même d'assurer sa légende. Il n'a ni besoin, ni désir, rien qu'une soif inextinguible de voir.

A Lisbonne je m'amusais à le regarder, chaque matin, quand il ouvrait le journal. Il allait droit à la page des départ des Compagnies Maritimes, et malgré le tracas du régime, la fatigue de la maladie, il rêve de retourner au Brésil après un passage à Paris au printemps. Il pense à reprendre le tour du  monde...

Un curieux homme que ce Ferreira. Cet itinérant en mal de départ est aussi un homme qui peut s'astreindre à la tâche des heures durant, au cours desquelles s'alignent des vingtaines de pages de son écriture nerveuse. Dur avec lui, il est toute bonté pour les autres. Il y a en Ferreira de Castro, du chrétien des Catacombes. Toujours affable, il sait être cordial, et toujours prêt à rendre service, il sait supporter les raseurs. Il n'y a que des chauffeurs de taxis qu'il dira quelque mal. Il est vrai que dans cette Lisbonne tout en montagnes russes, ces chauffeurs roulent comme des fous, se tamponnent, s'engueulent, et ne craignent pas la maladie de cœur de leur client, même s'il les avertit.

Il vit dans un appartement modestement meublé, avec des livres dans toutes les pièces locataire et non propriétaire. Il n'a pas le sens de la propriété. Il se préfère à l'hôtel et sa femme dut insister terriblement pour avoir un local et des meubles à eux.

A quoi bon, dit-il, on n'emporte rien...

Ferreira de Castro est un sage.

« Gloire, argent et le reste... On n'emporte rien. » Mais vivre c'est aussi avoir un chez-soi, n'être pas à la merci des gens, dans l'incertitude du lendemain. Pour lui la vie « c'est partir, s'arrêter, repartir. C'est voir et non avoir ».

« L'important, dit-il, c'est de pouvoir se regarder en soi, et de se dire : je suis content. C'est la seule chose qui compte. Il y a aussi l’amitié... »

Je crois que sur ce plan de l'amitié il s'illusionne. C'est trop souvent un sentiment à sens unique. Il y a celui qui donne, et ceux qui prennent.

Mais là encore, Ferreira de Castro n'est-il peut-être pas dupe.

 

(1) Œuvre curieuse que cet énorme Tome, le plus remarquable sans doute dans ce genre. Il fait penser à la magistrale Histoire de l'Art d'Élie Faure et à l'Homme et la Terre d'Élisée Reclus pour sa composition. Pour son style d'une lumineuse simplicité à celui de J.-H. Fabre l'entomologiste.

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